<html>
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</head>
<body text="#000000" bgcolor="#FFFFFF">
<div class="contenu-principal surlignable">
<div class="cartouche">
<p class="crayon article-surtitre-4902 surtitre"><tt>«</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>POURQUOI NOUS COMBATTONS</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>»</tt></p>
<h1 class="crayon article-titre-4902 h1"><tt>La quatrième guerre
mondiale a commencé</tt></h1>
<div class="crayon article-chapo-4902 chapo">
<p><tt><i>Un véritable séisme politique s’est produit au
Mexique le 6 juillet, lors des élections. Pour la
première fois depuis près de soixante-dix ans, le Parti
révolutionnaire institutionnel (PRI) a perdu la majorité
absolue à la Chambre des députés, le contrôle de
plusieurs Etats ainsi que la mairie de Mexico, qui
revient à M. Cuauhtémoc Cardenas, leader du Parti
révolutionnaire démocratique (PRD), social-démocrate. Au
Chiapas, l’Armée zapatiste de libération nationale
(EZLN) n’a pas donné de consignes précises à propos de
ce scrutin et s’est retirée sous les frondaisons de la
forêt Lacandona, son sanctuaire. C’est de là que son
chef, le sous-commandant Marcos nous a fait parvenir
cette analyse originale et géostratégique de la nouvelle
donne internationale.</i></tt></p>
</div>
<div class="dates_auteurs"> <tt><span class="auteurs">par <strong>le
sous-commandant Marcos</strong></span></tt><tt>, août
1997 </tt></div>
</div>
<div class="crayon article-texte-4902 texte">
<p align="left"><tt><br>
«</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt><i> La
guerre est une affaire<br>
d’importance vitale pour l’Etat,<br>
c’est la province de la vie et de la mort,<br>
le chemin qui conduit à la survie ou à l’anéantissement.<br>
Il est indispensable de l’étudier à fond.<small
class="fine"> </small>»</i></tt></p>
<p align="left"><tt>Sun Tse, </tt><tt><i>L’Art de la guerre.</i></tt></p>
<p align="RIGHT"><tt> </tt></p>
<p><tt>Le néolibéralisme, comme système mondial, est une
nouvelle guerre de conquête de territoires. La fin de la
troisième guerre mondiale, ou guerre froide, ne signifie
nullement que le monde ait surmonté la bipolarité et
retrouvé la stabilité sous l’hégémonie du vainqueur. Car</tt><tt><i>,</i></tt><tt>
s’il y a eu un vaincu (le camp socialiste), il est difficile
de nommer le vainqueur. Les Etats-Unis</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>? L’Union européenne</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>? Le Japon</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>? Tous trois</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>? La défaite de l’«</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>Empire du mal</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>» ouvre de nouveaux
marchés, dont la conquête provoque une nouvelle guerre
mondiale, la quatrième.</tt></p>
<p><tt>Comme tous les conflits, celui-ci contraint les Etats
nationaux à redéfinir leur identité. L’ordre mondial est
revenu aux vieilles époques des conquêtes de l’Amérique, de
l’Afrique et de l’Océanie. Etrange modernité qui avance à
reculons. Le crépuscule du XXe siècle ressemble davantage
aux siècles barbares précédents qu’au futur rationnel décrit
par tant de romans de science-fiction.</tt></p>
<p><tt>De vastes territoires, des richesses et, surtout, une
immense force de travail disponible attendent leur nouveau
seigneur. Unique est la fonction de maître du monde, mais
nombreux sont les candidats. D’où la nouvelle guerre entre
ceux qui prétendent faire partie de l’«</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>Empire du bien</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>».</tt></p>
<p><tt>Si la troisième guerre mondiale a vu l’affrontement du
capitalisme et du socialisme sur divers terrains et avec des
degrés d’intensité variables, la quatrième se livre entre
grands centres financiers, sur des théâtres mondiaux et avec
une formidable et constante intensité.</tt></p>
<p><tt>La «</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>guerre
froide</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>», la
mal nommée, atteignit de très hautes températures : des
catacombes de l’espionnage international jusqu’à l’espace
sidéral de la fameuse «</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>guerre
des étoiles</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>»
de Ronald Reagan</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>;
des sables de la baie des Cochons, à Cuba, jusqu’au delta du
Mékong, au Vietnam</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>;
de la course effrénée aux armes nucléaires jusqu’aux coups
d’Etat sauvages en Amérique latine</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>; des coupables manoeuvres
des armées de l’OTAN aux menées des agents de la CIA en
Bolivie, où fut assassiné Che Guevara. Tous ces événements
ont fini par faire fondre le camp socialiste comme système
mondial, et par le dissoudre comme alternative sociale.</tt></p>
<p><tt>La troisième guerre mondiale a montré les bienfaits de la
«</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>guerre
totale</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>» pour
le vainqueur : le capitalisme. L’après-guerre laisse
entrevoir un nouveau dispositif planétaire dont les
principaux éléments conflictuels sont l’accroissement
important des no man’s land (du fait de la débâcle de
l’Est), le développement de quelques puissances (les
Etats-Unis, l’Union européenne et le Japon), la crise
économique mondiale et la nouvelle révolution informatique.</tt></p>
<p><tt>Grâce aux ordinateurs, les marchés financiers, depuis les
salles de change et selon leur bon plaisir, imposent leurs
lois et leurs préceptes à la planète. La «</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>mondialisation</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>» n’est rien de plus que
l’extension totalitaire de leurs logiques à tous les aspects
de la vie. Naguère maîtres de l’économie, les Etats-Unis
sont désormais dirigés, télédirigés, par la dynamique même
du pouvoir financier : le libre-échange commercial. Et cette
logique a profité de la porosité provoquée par le
développement des télécommunications pour s’approprier tous
les aspects de l’activité du spectre social. Enfin une
guerre mondiale totalement totale</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>! Une de ses premières
victimes est le marché national. A la manière d’une balle
tirée à l’intérieur d’une pièce blindée, la guerre
déclenchée par le néolibéralisme ricoche et finit par
blesser le tireur. Une des bases fondamentales du pouvoir de
l’Etat capitaliste moderne, le marché national, est liquidée
par la canonnade de l’économie financière globale. Le
nouveau capitalisme international rend les capitalismes
nationaux caducs, et en affame jusqu’à l’inanition les
pouvoirs publics. Le coup a été si brutal que les Etats
nationaux n’ont pas la force de défendre les intérêts des
citoyens.</tt></p>
<p><tt>La belle vitrine héritée de la guerre froide - le nouvel
ordre mondial - a été brisée en mille morceaux par
l’explosion néolibérale. Quelques minutes suffisent pour que
les entreprises et les Etats s’effondrent</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>; non pas à cause du
souffle des révolutions prolétariennes, mais en raison de la
violence des ouragans financiers.</tt></p>
<p><tt>Le fils (le néolibéralisme) dévore le père (le capital
national) et, au passage, détruit les mensonges de
l’idéologie capitaliste : dans le nouvel ordre mondial, il
n’y a ni démocratie, ni liberté, ni égalité, ni fraternité.
La scène planétaire est transformée en nouveau champ de
bataille où règne le chaos.</tt></p>
<p><tt>Vers la fin de la guerre froide, le capitalisme a créé
une horreur militaire : la bombe à neutrons, arme qui
détruit la vie tout en respectant les bâtiments. Mais une
nouvelle merveille a été découverte à l’occasion de la
quatrième guerre mondiale : la bombe financière. A la
différence de celles d’Hiroshima et de Nagasaki, cette
nouvelle bombe non seulement détruit la </tt><tt><i>polis </i></tt><tt>(ici,
la nation) et impose la mort, la terreur et la misère à ceux
qui y habitent, mais elle transforme sa cible en simple
pièce dans le puzzle de la mondialisation économique. Le
résultat de l’explosion n’est pas un tas de ruines fumantes
ou des milliers de corps inertes, mais un quartier qui
s’ajoute à une mégalopole commerciale du nouvel hypermarché
planétaire et une force de travail reprofilée pour le
nouveau marché de l’emploi planétaire.</tt></p>
<p><tt>L’Union européenne vit dans sa chair les effets de la
quatrième guerre mondiale. La mondialisation a réussi à y
effacer les frontières entre des Etats rivaux, ennemis
depuis des siècles, et les a obligés à converger vers
l’union politique. Des Etats-nations jusqu’à la fédération
européenne, le chemin sera pavé de destructions et de
ruines, à commencer par celles de la civilisation
européenne.</tt></p>
<p><tt>Les mégapoles se reproduisent sur toute la planète. Les
zones d’intégration commerciale constituent leur terrain de
prédilection. En Amérique du Nord, l’Accord de libre échange
nord-américain (Alena) entre le Canada, les Etats-Unis et le
Mexique précède l’accomplissement d’un vieux rêve de
conquête : «</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>L’Amérique
aux Américains</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>».
Les mégapoles remplacent-elles les nations</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>? Non, ou plutôt pas
seulement. Elles leur attribuent de nouvelles fonctions, de
nouvelles limites et de nouvelles perspectives. Des pays
entiers deviennent des départements de la méga-entreprise
néolibérale, qui produit ainsi, d’un côté, la
destruction/dépeuplement, et, de l’autre, la
reconstruction/réorganisation de régions et de nations.</tt></p>
<p><tt>Si les bombes nucléaires avaient un caractère dissuasif,
comminatoire et coercitif lors de la troisième guerre
mondiale, les hyperbombes financières, au cours de la
quatrième, sont d’une autre nature. Elles servent à attaquer
les territoires (Etats-nations) en détruisant les bases
matérielles de leur souveraineté et en produisant leur
dépeuplement qualitatif, l’exclusion de tous les inaptes à
la nouvelle économie (par exemple, les indigènes). Mais,
simultanément, les centres financiers opèrent une
reconstruction des Etats-nations et les réorganisent selon
la nouvelle logique : l’économique l’emporte sur le social.</tt></p>
<p><tt>Le monde indigène est plein d’exemples illustrant cette
stratégie : M. Ian Chambers, directeur du Bureau pour
l’Amérique centrale de l’Organisation internationale du
travail (OIT), a déclaré que la population indigène mondiale
(300 millions de personnes) vit dans des zones qui recèlent
60</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>% des
ressources naturelles de la planète. </tt><tt><i>«<small
class="fine"> </small>Il n’est donc pas surprenant que
de multiples conflits éclatent pour s’emparer de leurs
terres </i></tt><tt>(...). </tt><tt><i>L’exploitation
des ressources naturelles (pétrole et mines) et le
tourisme sont les principales industries qui menacent les
territoires indigènes en Amérique </i></tt><tt>(1).</tt><tt><i><small
class="fine"> </small>» </i></tt><tt>Après viennent la
pollution, la prostitution et les drogues.</tt></p>
<p><tt>Dans cette nouvelle guerre, la politique, en tant que
moteur de l’Etat-nation, n’existe plus. Elle sert seulement
à gérer l’économie, et les hommes politiques ne sont plus
que des gestionnaires d’entreprise. Les nouveaux maîtres du
monde n’ont pas besoin de gouverner directement. Les
gouvernements nationaux se chargent d’administrer les
affaires pour leur compte. Le nouvel ordre, c’est
l’unification du monde en un unique marché. Les Etats ne
sont que des entreprises avec des gérants en guise de
gouvernements, et les nouvelles alliances régionales
ressemblent davantage à une fusion commerciale qu’à une
fédération politique. L’unification que produit le
néolibéralisme est économique</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>;
dans le gigantesque hypermarché planétaire ne circulent
librement que les marchandises, pas les personnes.</tt></p>
<p><tt>Cette mondialisation répand aussi un modèle général de
pensée. L’</tt><tt><i>American way of life,</i></tt><tt> qui
avait suivi les troupes américaines en Europe lors de la
deuxième guerre mondiale, puis au Vietnam et, plus
récemment, dans le Golfe, s’étend maintenant à la planète
par le biais des ordinateurs. Il s’agit d’une destruction
des bases matérielles des Etats-nations, mais également
d’une destruction historique et culturelle. Toutes les
cultures que les nations ont forgées - le noble passé
indigène de l’Amérique, la brillante civilisation
européenne, la sage histoire des nations asiatiques et la
richesse ancestrale de l’Afrique et de l’Océanie - sont
corrodées par le mode de vie américain. Le néolibéralisme
impose ainsi la destruction de nations et de groupes de
nations pour les fondre dans un seul modèle. Il s’agit donc
bien d’une guerre planétaire, la pire et la plus cruelle,
que le néolibéralisme livre contre l’humanité.</tt></p>
<p><tt>Nous voici face à un puzzle. Pour le reconstituer, pour
comprendre le monde d’aujourd’hui, beaucoup de pièces
manquent. On peut néanmoins en retrouver sept afin de
pouvoir espérer que ce conflit ne s’achèvera pas par la
destruction de l’humanité. Sept pièces pour dessiner,
colorier, découper et tenter de reconstituer, en les
assemblant à d’autres, le casse-tête mondial.</tt></p>
<p><tt>La première de ces pièces est la double accumulation de
richesse et de pauvreté aux deux pôles de la société
planétaire. La deuxième est l’entière exploitation du monde.
La troisième est le cauchemar d’une partie désoeuvrée de
l’humanité. La quatrième est la relation nauséabonde entre
le pouvoir et le crime. La cinquième est la violence de
l’Etat. La sixième est le mystère de la mégapolitique. La
septième, ce sont les formes multiples de résistance que
déploie l’humanité contre le néolibéralisme.</tt></p>
<p><tt><b> </b></tt></p>
<tt><b>
<hr width="40%"> </b></tt>
<p align="CENTER"><b>PIÈCE NUMÉRO 1</b></p>
<p align="CENTER"><b><i>CONCENTRATION DE LA RICHESSE<br>
ET RÉPARTITION DE LA PAUVRETÉ</i></b></p>
<tt><b><i>
<hr width="40%"> </i></b></tt>
<p><b><i>La figure 1 se construit en dessinant un signe
monétaire.</i></b></p>
<p><tt>Dans l’histoire de l’humanité, divers modèles se sont
disputé pour proposer l’absurde comme marque de l’ordre
mondial. Le néolibéralisme occupera une place privilégiée
lors de la remise des médailles. Sa conception du «</tt><small
class="fine"> </small><tt>partage</tt><small class="fine"> </small><tt>»
de la richesse est doublement absurde : accumulation des
richesses pour quelques-uns, et de besoins pour des millions
d’autres. L’injustice et l’inégalité sont les signes
distinctifs du monde actuel. La Terre compte 5 milliards
d’êtres humains : 500 millions vivent confortablement, 4,5
milliards souffrent de pauvreté. Les riches compensent leur
minorité numérique grâce à leurs milliards de dollars. A
elle seule, la fortune des 358 personnes les plus riches du
monde, milliardaires en dollars, est supérieure au revenu
annuel de la moitié des habitants les plus pauvres de la
planète, soit environ 2,6 milliards de personnes.</tt></p>
<p><tt>Le progrès des grandes entreprises transnationales ne
suppose pas l’avancée des nations développées. Au contraire,
plus ces géants s’enrichissent, et plus s’aggrave la
pauvreté dans les pays dits riches. L’écart entre riches et
pauvres est énorme</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>;
loin de s’atténuer, les inégalités sociales se creusent.</tt></p>
<p><tt><b><i>Ce signe monétaire que vous avez dessiné représente
le symbole du pouvoir économique mondial. Maintenant,
donnez-lui la couleur vert dollar. Négligez l’odeur
nauséabonde<small class="fine"> </small>; cet arôme de
fumier, de fange et de sang est d’origine.</i></b></tt></p>
<p><tt><b> </b></tt></p>
<tt><b>
<hr width="40%"> </b></tt>
<p align="CENTER"><b>PIÈCE NUMÉRO 2</b></p>
<p align="CENTER"><b><i>GLOBALISATION<br>
DE L’EXPLOITATION</i></b></p>
<tt><b><i>
<hr width="40%"> </i></b></tt>
<p><b><i>La figure 2 se construit en dessinant un triangle</i></b></p>
<p><tt>L’un des mensonges néolibéraux consiste à dire que la
croissance économique des entreprises produit une meilleure
répartition de la richesse et de l’emploi. C’est faux. De
même que l’accroissement du pouvoir d’un roi n’a pas pour
effet un accroissement du pouvoir de ses sujets (c’est
plutôt le contraire), l’absolutisme du capital financier
n’améliore pas la répartition des richesses et ne crée pas
de travail.</tt></p>
<p><tt>Pauvreté, chômage et précarité sont ses conséquences
structurelles.</tt></p>
<p><tt>Dans les années 60 et 70, le nombre de pauvres (définis
par la Banque mondiale comme disposant de moins de 1 dollar
par jour) s’élevait à quelque 200 millions. Au début des
années 90, leur nombre était de 2 milliards.</tt></p>
<p><tt>Davantage d’êtres humains pauvres et appauvris. Moins de
personnes riches et enrichies, telles sont les leçons de la
pièce 1 du puzzle. Pour obtenir ce résultat absurde, le
système capitaliste mondial «</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>modernise</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>» la production, la
circulation et la consommation de marchandises. La nouvelle
révolution technologique (l’informatique) et la nouvelle
révolution politique (les mégapoles émergentes sur les
ruines de l’Etat-nation) produisent une nouvelle «</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>révolution</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>» sociale, en fait une
réorganisation des forces sociales, principalement de la
force du travail.</tt></p>
<p><tt>La population économiquement active (PEA) mondiale est
passée de 1,38 milliard en 1960 à 2,37 milliards en 1990.
Davantage d’êtres humains capables de travailler, mais le
nouvel ordre mondial les circonscrit dans des espaces précis
et en réaménage les fonctions (ou les non-fonctions, comme
dans le cas des chômeurs et des précaires). La population
mondiale employée par activité (PMEA) s’est modifiée
radicalement au cours des vingt dernières années. Le secteur
agricole et la pêche sont tombés de 22</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>% en 1970 à 12</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>% en 1990, le manufacturier
de 25</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>% à 22</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>%, mais le tertiaire
(commerce, transports, banque et services) est passé de 42</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>% à 56</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>%. Dans les pays en voie de
développement, le tertiaire a crû de 40</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>% en 1970 à 57</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>% en 1990, l’agriculture et
la pêche chutant de 30</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>%
à 15</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>% (2).</tt></p>
<p><tt>De plus en plus de travailleurs sont orientés vers des
activités de haute productivité. Le système agit ainsi comme
une sorte de mégapatron pour lequel le marché planétaire ne
serait qu’une entreprise unique, gérée de manière «</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>moderne</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>». Mais la «</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>modernité</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>» néolibérale semble plus
proche de la bestiale naissance du capitalisme que de la «</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>rationalité</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>» utopique. Car la
production capitaliste continue de faire appel au travail
des enfants. Sur 1,15 milliard d’enfants dans le monde, au
moins 100 millions vivent dans la rue et 200 millions
travaillent - ils seront, d’après les prévisions, 400
millions en l’an 2000. Rien qu’en Asie, on en compterait 146
millions dans les manufactures. Et, dans le Nord aussi, des
centaines de milliers d’enfants travaillent pour compléter
le revenu familial ou pour survivre. On emploie également
beaucoup d’enfants dans les industries du plaisir : selon
les Nations unies, chaque année, un million d’enfants sont
jetés dans le commerce sexuel.</tt></p>
<p><tt>Le chômage et la précarité de millions de travailleurs
dans le monde, voilà une réalité qui ne semble pas à la
veille de disparaître. Dans les pays de l’Organisation de
coopération et de développement économiques (OCDE), le
chômage est passé de 3,8</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>%
en 1966 à 6,3</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>%
en 1990</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>; en
Europe, il est passé de 2,2</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>%
à 6,4</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>%. Le
marché mondialisé détruit les petites et moyennes
entreprises. Avec la disparition de marchés locaux et
régionaux, celles-ci, privées de protection, ne peuvent
supporter la concurrence des géants transnationaux. Des
millions de travailleurs se retrouvent ainsi au chômage.
Absurdité néolibérale : loin de créer des emplois, la
croissance de la production en détruit - l’ONU parle de </tt><tt><i>«<small
class="fine"> </small>croissance sans emploi<small
class="fine"> </small>».</i></tt></p>
<p><tt>Mais le cauchemar ne s’arrête pas là. Les travailleurs
doivent accepter des conditions précaires. Une plus grande
instabilité, des journées de travail plus longues et des
salaires plus bas. Telles sont les conséquences de la
mondialisation et de l’explosion du secteur des services.</tt></p>
<p><tt>Tout cela produit un excédent spécifique : des êtres
humains en trop, inutiles au nouvel ordre mondial parce
qu’ils ne produisent plus, ne consomment plus et
n’empruntent plus aux banques. Bref, ils sont jetables.
Chaque jour, les marchés financiers imposent leurs lois aux
Etats et aux groupes d’Etats. Ils redistribuent les
habitants. Et, à la fin, ils constatent qu’il y a encore des
gens en trop.</tt></p>
<p><tt><b><i>Voilà donc une figure qui ressemble à un triangle,
la représentation de la pyramide de l’exploitation
mondiale.</i></b></tt></p>
<p><tt><b> </b></tt></p>
<tt><b>
<hr width="40%"> </b></tt>
<p align="CENTER"><b>PIÈCE NUMÉRO 3</b></p>
<p align="CENTER"><b><i>MIGRATION,<br>
LE CAUCHEMAR ERRANT</i></b></p>
<tt><b>
<hr width="40%"> </b></tt>
<p><b><i>La figure 3 se construit en dessinant un cercle.</i></b></p>
<p><tt>Nous avons déjà parlé de l’existence, à la fin de la
troisième guerre mondiale, de nouveaux territoires (les
anciens pays socialistes) à conquérir, et d’autres à
reconquérir. D’où la triple stratégie des marchés : les «</tt><small
class="fine"> </small><tt>guerres régionales</tt><small
class="fine"> </small><tt>» et les «</tt><small class="fine"> </small><tt>conflits
internes</tt><small class="fine"> </small><tt>» prolifèrent</tt><small
class="fine"> </small><tt>; le capital poursuit un objectif
d’accumulation atypique</tt><small class="fine"> </small><tt>;
et de grandes masses de travailleurs sont mobilisées.
Résultat : une grande roue de millions de migrants à travers
la planète. «</tt><small class="fine"> </small><tt>Etrangers</tt><small
class="fine"> </small><tt>» dans un monde «</tt><small
class="fine"> </small><tt>sans frontières</tt><small
class="fine"> </small><tt>», selon la promesse des
vainqueurs de la guerre froide, ils souffrent de
persécutions xénophobes, de la précarité de l’emploi, de la
perte de leur identité culturelle, de la répression
policière et de la faim, quand on ne les jette pas en prison
ou qu’on ne les assassine. Le cauchemar de l’émigration,
quelle qu’en soit la cause, continue de croître. Le nombre
de ceux qui relèvent du Haut-Commissariat des Nations unies
pour les réfugiés a littéralement explosé, passant de 2
millions en 1975 à plus de 27 millions en 1995.</tt></p>
<p><tt>La politique migratoire du néolibéralisme a davantage
pour but de déstabiliser le marché mondial du travail que de
freiner l’immigration. La quatrième guerre mondiale - avec
ses mécanismes de destruction-dépeuplement,
reconstruction-réorganisation - entraîne le déplacement de
millions de personnes. Leur destinée est d’errer, leur
cauchemar sur le dos, afin de constituer une menace pour les
travailleurs disposant d’un emploi, un épouvantail de nature
à faire oublier le patron et un prétexte pour le racisme.</tt></p>
<p><tt><b> </b></tt></p>
<tt><b>
<hr width="40%"> </b></tt>
<p align="CENTER"><b>PIÈCE NUMÉRO 4</b></p>
<p align="CENTER"><b><i>MONDIALISATION FINANCIÈRE<br>
ET GÉNÉRALISATION DU CRIME</i></b></p>
<tt><b>
<hr width="40%"> </b></tt>
<p><b><i>La figure 4 se construit en dessinant un rectangle.</i></b></p>
<p><tt>Si vous pensez que le monde de la délinquance est
synonyme d’outre-tombe et d’obscurité, vous vous trompez.
Durant la période dite de guerre froide, le crime organisé a
acquis une image plus respectable. Non seulement il a
commencé à fonctionner comme une entreprise moderne, mais il
a aussi pénétré profondément les systèmes politiques et
économiques des Etats-nations.</tt></p>
<p><tt>Avec le début de la quatrième guerre mondiale, le crime
organisé a globalisé ses propres activités. Les
organisations criminelles des cinq continents se sont
approprié l’«</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>esprit
de coopération mondial</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>»
et, associées, participent à la conquête des nouveaux
marchés. Elles investissent dans des affaires légales, non
seulement pour blanchir l’argent sale, mais pour acquérir du
capital destiné à leurs affaires illégales. Activités
préférées : l’immobilier de luxe, les loisirs, les médias,
et... la banque.</tt></p>
<p><tt>Ali Baba et les 40 banquiers</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>?
Pis. Les banques commerciales utilisent l’argent sale pour
leurs activités légales. Selon un rapport des Nations unies,
</tt><tt><i>«<small class="fine"> </small>le développement des
syndicats du crime a été facilité par les programmes
d’ajustement structurel que les pays endettés ont été
contraints d’accepter pour avoir accès aux prêts du Fonds
monétaire international </i></tt><tt>(3)</tt><tt><i><small
class="fine"> </small>».</i></tt></p>
<p><tt>Le crime organisé compte aussi sur les paradis fiscaux.
Il y en a quelque 55 - l’un d’eux, les</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>»les Ca man, occupe la
cinquième place comme centre bancaire et possède plus de
banques et de sociétés enregistrées que d’habitants. Outre
le blanchiment de l’argent sale, les paradis fiscaux servent
à échapper aux impôts. Ce sont des lieux de contact entre
gouvernants, hommes d’affaires et chefs mafieux.</tt></p>
<p><tt><b><i>Voici donc le miroir rectangulaire dans lequel
légalité et illégalité échangent leurs reflets. De quel
côté du miroir se trouve le criminel<small class="fine"> </small>?
De quel côté celui qui le poursuit<small class="fine"> </small>?</i></b></tt></p>
<p><tt><b> </b></tt></p>
<tt><b>
<hr width="40%"> </b></tt>
<p align="CENTER"><b>PIÈCE NUMÉRO 5</b></p>
<p align="CENTER"><b><i>LÉGITIME VIOLENCE<br>
D’UN POUVOIR ILLÉGITIME<small class="fine"> </small>?</i></b></p>
<tt><b>
<hr width="40%"> </b></tt>
<p><b><i>La figure 5 se construit en dessinant un pentagone.</i></b></p>
<p><tt>Dans le cabaret de la globalisation, l’Etat se livre à un
strip-tease au terme duquel il ne conserve que le minimum
indispensable : sa force de répression. Sa base matérielle
détruite, sa souveraineté et son indépendance annulées, sa
classe politique effacée, l’Etat-nation devient un simple
appareil de sécurité au service des méga</tt><i>-</i><tt>entreprises.
Au lieu d’orienter l’investissement public vers la dépense
sociale, il préfère améliorer les équipements qui lui
permettent de contrôler plus efficacement la société.</tt></p>
<p><tt>Que faire quand la violence découle des lois du marché</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>? Où est la violence
légitime</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>? Où
l’illégitime</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>?
Quel monopole de la violence peuvent revendiquer les
malheureux Etats-nations quand le libre jeu de l’offre et la
demande défie un tel monopole</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>?
N’avons-nous pas montré, dans la pièce no 4, que le crime
organisé, le gouvernement et les centres financiers sont
tous intimement liés</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>?
N’est-il pas évident que le crime organisé compte de
véritables armées</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>?
Le monopole de la violence n’appartient plus aux
Etats-nations : le marché l’a mis à l’encan... Si la
contestation du monopole de la violence invoque, non les
lois du marché, mais les intérêts de «</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>ceux d’en bas</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>», alors le pouvoir mondial
y verra une agression. C’est l’un des aspects les moins
étudiés (et les plus condamnés) du défi lancé par les
indigènes en armes et en rébellion de l’Armée zapatiste de
libération nationale (EZLN) contre le néolibéralisme et pour
l’humanité.</tt></p>
<p><tt><b><i>Le symbole du pouvoir militaire américain est le
Pentagone. La nouvelle police mondiale veut que les
armées et les polices nationales soient un simple corps
de sécurité garantissant l’ordre et le progrès dans les
mégapoles néolibérales.</i></b></tt></p>
<p><tt><b> </b></tt></p>
<tt><b>
<hr width="40%"> </b></tt>
<p align="CENTER"><b>PIÈCE NUMÉRO 6 </b></p>
<p align="CENTER"><i>LA MÉGAPOLITIQUE<br>
ET LES NAINS</i></p>
<tt><b>
<hr width="40%"> </b></tt>
<p><b><i>La figure 6 se construit en faisant un gribouillage.</i></b></p>
<p><tt>Nous avons dit que les Etats-nations sont attaqués par
les marchés financiers et contraints de se dissoudre au sein
de mégapoles. Mais le néolibéralisme ne mène pas seulement
sa guerre en «</tt><small class="fine"> </small><tt>unissant</tt><small
class="fine"> </small><tt>» des nations et des régions. Sa
stratégie de destruction-dépeuplement et de
reconstruction-réorganisation produit, de surcroît, des
fractures dans les Etats-nations. C’est l’un des paradoxes
de cette quatrième guerre : destinée à éliminer les
frontières et à unir des nations, elle provoque une
multiplication des frontières et une pulvérisation des
nations.</tt></p>
<p><tt>Si quelqu’un doute encore que cette globalisation soit
une guerre mondiale, qu’il prenne en compte les conflits qui
ont provoqué l’éclatement de l’URSS, de la Tchécoslovaquie
et de la Yougoslavie, victimes de ces crises qui brisent les
fondements économiques des Etats-nations et leur cohésion.</tt></p>
<p><tt>La construction des mégapoles et la fragmentation des
Etats sont une conséquence de la destruction des
Etats-nations. S’agit-il d’événements séparés</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>? Sont-ce des symptômes
d’une mégacrise à venir</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>?
Des faits isolés</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>?
La suppression des frontières commerciales, l’explosion des
télécommunications, les autoroutes de l’information, la
puissance des marchés financiers, les accords internationaux
de libre-échange, tout cela contribue à détruire les
Etats-nations. Paradoxalement, la mondialisation produit un
monde fragmenté, fait de compartiments étanches à peine
reliés par des passerelles économiques. Un monde de miroirs
brisés qui reflètent l’inutile unité mondiale du puzzle
néolibéral.</tt></p>
<p><tt>Mais le néolibéralisme ne fragmente pas seulement le
monde qu’il voudrait unifier, il produit également le centre
politico-économique qui dirige cette guerre. Il est urgent
de parler de la mégapolitique. La mégapolitique englobe les
politiques nationales et les relie à un centre qui a des
intérêts mondiaux, avec, pour logique, celle du marché.
C’est au nom de celle-ci que sont décidés les guerres, les
crédits, l’achat et la vente de marchandises, les
reconnaissances diplomatiques, les blocus commerciaux, les
soutiens politiques, les lois sur les immigrés, les ruptures
internationales, les investissements. Bref, la survie de
nations entières.</tt></p>
<p><tt>Les marchés financiers n’ont que faire de la couleur
politique des dirigeants des pays : ce qui compte, à leurs
yeux, c’est le respect du programme économique. Les critères
financiers s’imposent à tous. Les maîtres du monde peuvent
tolérer l’existence d’un gouvernement de gauche, à condition
que celui-ci n’adopte aucune mesure pouvant nuire aux
intérêts des marchés. Ils n’accepteront jamais une politique
de rupture avec le modèle dominant.</tt></p>
<p><tt>Aux yeux de la mégapolitique, les politiques nationales
sont conduites par des nains qui doivent se plier aux
diktats du géant financier. Il en sera toujours ainsi...
jusqu’à ce que les nains se révoltent.</tt></p>
<p><tt><b><i>Voici donc la figure qui représente la
mégapolitique. Impossible de lui trouver la moindre
rationalité.</i></b></tt></p>
<p><tt><b> </b></tt></p>
<tt><b>
<hr width="40%"> </b></tt>
<p align="CENTER"><b>PIÈCE NUMÉRO 7</b></p>
<p align="CENTER"><b><i>LES POCHES<br>
DE RÉSISTANCE</i></b></p>
<tt><b>
<hr width="40%"> </b></tt>
<p><b><i>La figure 7 se construit en dessinant une poche.</i></b></p>
<p><tt>«</tt><small class="fine"> </small><tt>Pour commencer, je
te prie de ne point confondre la Résistance avec
l’opposition politique. L’opposition ne s’oppose pas au
pouvoir, et sa forme la plus aboutie est celle d’un parti
d’opposition</tt><small class="fine"> </small><tt>; tandis
que la Résistance, par définition, ne peut être un parti :
elle n’est pas faite pour gouverner, mais... pour résister.</tt><small
class="fine"> </small><tt>» (Tomás Segovia, Alegatorio,
Mexico, 1996.)</tt></p>
<p><tt>L’apparente infaillibilité de la mondialisation se heurte
à l’obstinée désobéissance de la réalité. Tandis que le
néolibéralisme poursuit sa guerre, des groupes de
protestataires, des noyaux de rebelles se forment à travers
la planète. L’empire des financiers aux poches pleines
affronte la rébellion des poches de résistance. Oui, des
poches. De toutes tailles, de différentes couleurs, de
formes variées. Leur seul point commun : une volonté de
résistance au «</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>nouvel
ordre mondial</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>»
et au crime contre l’humanité que représente cette quatrième
guerre.</tt></p>
<p><tt>Le néolibéralisme tente de soumettre des millions
d’êtres, et veut se défaire de tous ceux qui seraient «</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>de trop</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>». Mais ces «</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>jetables</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>» se révoltent. Femmes,
enfants, vieillards, jeunes, indigènes, écologistes,
homosexuels, lesbiennes, séropositifs, travailleurs, et tous
ceux qui dérangent l’ordre nouveau, qui s’organisent et qui
luttent. Les exclus de la «</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>modernité</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>» tissent les résistances.</tt></p>
<p><tt>Au Mexique, par exemple, au nom du Programme de
développement intégral de l’isthme des Tehuantepec, les
autorités voudraient construire une grande zone
industrielle. Cette zone comprendra des «</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>usines-tournevis</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>», une raffinerie pour
traiter le tiers du brut mexicain et pour élaborer des
produits de la pétrochimie. Des voies de transit
interocéaniques seront construites : des routes, un canal et
une ligne ferroviaire transisthmique. Deux millions de
paysans deviendraient ouvriers de ces usines. De même, dans
le sud-est du Mexique, dans la forêt Lacandone, on met sur
pied un Programme de développement régional durable, avec
l’objectif de mettre à la disposition du capital des terres
indigènes riches en dignité et en histoire, mais aussi en
pétrole et en uranium.</tt></p>
<p><tt>Ces projets aboutiraient à fragmenter le Mexique, en
séparant le Sud-Est du reste du pays. Ils s’inscrivent, en
fait, dans une stratégie de contre-insurrection, telle une
tenaille cherchant à envelopper la rébellion
anti-néolibérale née en 1994 : au centre, se trouvent les
indigènes rebelles de l’Armée zapatiste de libération
nationale.</tt></p>
<p><tt>Sur la question des indigènes rebelles, une parenthèse
s’impose : les zapatistes estiment que, au Mexique, la
reconquête et la défense de la souveraineté nationale font
partie de la révolution antilibérale. Paradoxalement, on
accuse l’EZLN de vouloir la fragmentation du pays. La
réalité, c’est que les seuls à évoquer le séparatisme sont
les entrepreneurs de l’Etat de Tabasco, riche en pétrole, et
les députés fédéraux originaires du Chiapas et membres du
Parti révolutionnaire institutionnel (PRI). Les zapatistes,
eux, pensent que la défense de l’Etat national est
nécessaire face à la mondialisation, et que les tentatives
pour briser le Mexique en morceaux viennent du groupe qui
gouverne et non des justes demandes d’autonomie des peuples
indiens.</tt></p>
<p><tt>L’EZLN et l’ensemble du mouvement indigène national ne
veulent pas que les peuples indiens se séparent du Mexique :
ils entendent être reconnus comme partie intégrante du pays,
mais avec leurs spécificités. Ils aspirent à un Mexique
rimant avec démocratie, liberté et justice. Si l’EZLN défend
la souveraineté nationale, l’armée fédérale mexicaine, elle,
protège un gouvernement qui en a détruit les bases
matérielles et qui a offert le pays au grand capital
étranger comme aux narcotrafiquants.</tt></p>
<p><tt>Il n’y a pas que dans les montagnes du Sud-Est mexicain
que l’on résiste au néolibéralisme. Dans d’autres régions du
Mexique, en Amérique latine,</tt></p>
<p><tt>aux Etats-Unis et au Canada, dans l’Europe du traité de
Maastricht, en Afrique, en Asie et en Océanie, les poches de
résistance se multiplient. Chacune a sa propre histoire, ses
spécificités, ses similitudes, ses revendications, ses
luttes, ses succès. Si l’humanité veut survivre et
s’améliorer, son seul espoir réside dans ces poches que
forment les exclus, les laissés-pour-compte, les «</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>jetables</tt><tt><small
class="fine"> </small></tt><tt>».</tt></p>
<p><tt>Cela est un exemple de poche de résistance, mais je n’y
attache pas beaucoup d’importance. Les exemples sont aussi
nombreux que les résistances et aussi divers que les mondes
de ce monde. Dessinez donc l’exemple qui vous plaira. Dans
cette affaire des poches, comme dans celle des résistances,
la diversité est une richesse.</tt></p>
<p align="CENTER"><tt>*</tt><tt><br>
</tt><tt> * *</tt></p>
<p><tt>Après avoir dessiné, colorié et découpé ces sept pièces,
vous vous apercevrez qu’il est impossible de les assembler.
Tel est le problème : la mondialisation a voulu assembler
des pièces qui ne s’emboîtent pas. Pour cette raison, et
pour d’autres que je ne peux développer dans ce texte, il
est nécessaire de bâtir un monde nouveau. Un monde pouvant
contenir beaucoup de mondes, pouvant contenir tous les
mondes.</tt></p>
<center><tt><span class="spip_document_13 spip_documents
spip_documents_center">
<img src="cid:part1.06050309.01050301@rybn.org" alt="image
128 x 62" title="image 128 x 62"
style="height:62px;width:128px;" height="62" width="128"></span></tt></center>
<p><tt><b>Post-scriptum qui raconte des rêves nichés dans
l’amour. </b></tt><tt>La mer repose à mes côtés. Elle
partage depuis longtemps des angoisses, incertitudes, et de
nombreux rêves, mais maintenant, elle dort avec moi dans la
nuit chaude de la forêt. Je la regarde onduler comme les
blés dans mes rêves et m’émerveille à nouveau de la
retrouver inchangée : tiède, fraîche, à mes côtés.
L’étouffement me tire du lit et prend ma main et ma plume
pour ramener le vieil Antoine, aujourd’hui comme il y a des
années... J’ai demandé au vieil Antoine de m’accompagner
dans une exploration en aval du fleuve. Nous n’emportons
qu’un peu de nourriture. Durant des heures, nous poursuivons
le cours capricieux, et la faim et la chaleur nous
saisissent. Nous passons l’après-midi à poursuivre une harde
de sangliers. Il fait presque nuit lorsque nous les
rejoignons, mais un énorme porc sauvage se détache du groupe
et nous attaque. Je fais appel à tout mon savoir militaire :
je jette mon arme, et je grimpe à l’arbre le plus proche. Le
vieil Antoine reste impassible devant l’attaque et, au lieu
de courir, il se place derrière un taillis. Le gigantesque
sanglier, de toutes ses forces, fonce droit sur lui, et
s’encastre dans les branchages et les épines. Avant qu’il ne
parvienne à se libérer, le vieil Antoine lève sa vieille
carabine, et, d’un coup, fournit le repas du soir. A l’aube,
lorsque j’ai fini de nettoyer mon moderne fusil automatique
(M-16, calibre 5,56 mm avec sélecteur de cadence et une
portée réelle de 460 mètres, une mire télescopique, et un
chargeur de 90 balles), je rédige mon Journal de campagne.
Omettant ce qui est arrivé, je note seulement : </tt><tt><i>«<small
class="fine"> </small>Avons rencontré sanglier et A. a
tué une pièce. Hauteur 350 mètres. Il n’a pas plu.<small
class="fine"> </small>»</i></tt></p>
<p><tt>Pendant que nous attendons que la viande grille, je
raconte au vieil Antoine que ma part servira pour les fêtes
qu’on prépare au campement. </tt><tt><i>«<small
class="fine"> </small>Des fêtes<small class="fine"> </small>?<small
class="fine"> </small>»,</i></tt><tt> me demande-t-il,
pendant qu’il attise le feu. </tt><tt><i>«<small
class="fine"> </small>Oui, </i></tt><tt>lui dis-je. </tt><tt><i>Quel
que soit le mois, il y a toujours quelque chose à fêter.<small
class="fine"> </small>»</i></tt><tt> Et je poursuis par
une brillante dissertation sur le calendrier historique et
les célébrations zapatistes. Le vieil Antoine m’écoute en
silence</tt><tt><small class="fine"> </small></tt><tt>;
imaginant que cela ne l’intéresse pas, je m’installe pour
dormir. Plongé dans mes rêves, je vois le vieil Antoine
saisir mon cahier et y écrire quelque chose. Le lendemain,
après le petit déjeuner, nous partageons la viande, et
chacun s’en va de son côté. Une fois au campement, je fais
mon rapport et je montre le cahier pour qu’on sache ce qui
s’est passé. </tt><tt><i>«<small class="fine"> </small>Ce
n’est pas ton écriture<small class="fine"> </small>»,</i></tt><tt>
me dit-on en me montrant la feuille du cahier. Là, après ce
que j’avais noté moi-même, le vieil Antoine a écrit en
grosses lettres :</tt><tt><i> «<small class="fine"> </small>Si
tu ne peux pas avoir, et la raison, et la force, choisis
toujours la raison et abandonne à l’ennemi la force. Dans
de nombreuses batailles, la force permet d’obtenir la
victoire, mais une guerre ne se gagne que grâce à la
raison. Le puissant ne pourra jamais tirer de la raison de
sa force, tandis que nous pourrons toujours tirer force de
notre raison.<small class="fine"> </small>»</i></tt></p>
<p><tt>Et plus bas, en petits caractères : </tt><tt><i>«<small
class="fine"> </small>Joyeuses fêtes.<small class="fine"> </small>»</i></tt></p>
<p><tt>Evidemment, je n’avais plus faim. Les fêtes zapatistes,
comme d’habitude, furent effectivement joyeuses.</tt></p>
</div>
<div class="lesauteurs">
<div class="unauteur">
<p class="nom"><tt><strong>le sous-commandant Marcos</strong></tt></p>
<div class="crayon auteur-bio-275 bio"><tt>Armée zapatiste de
libération nationale (EZLN), Chiapas, Mexique.
</tt></div>
</div>
</div>
</div>
</body>
</html>